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31/05/2011

Revoir Françoise

Elle est attablée en face de moi. Cheveux bruns bouclés, coupés court. Elle lève parfois les yeux de son travail. Elle doit corriger des épreuves, elle suce un Bic rouge. Sans me voir, ses yeux immenses, bleu sombre, se posent sur moi. Tout à coup je la reconnais. C’est comme une petite détonation dans ma tête : Françoise ! La dernière fois que je l’ai vue, nous nous tenions par la main, à Rivage, au confluent de l’Ourthe et de l’Amblève. Elle avait dix ans et moi douze. Je m’arrêtais parfois pour l’embrasser. Sur la bouche, pour la première fois. Il faisait très doux, les eaux étaient tumultueuses. Nous ne nous entendions pas parler. …t’aime ; …aussi. Un vrai moment de bonheur, comme il y en a si peu.

Son regard bleu s’est arrêté sur moi. Son Bic est resté en l’air. Elle a sursauté et je l’ai vue articuler « Carl ». Je me suis levé en emportant ma tasse de café et je suis allé m’asseoir près d’elle. Nous nous sommes regardés longtemps sans rien dire…

-Qu’étais-tu devenue ? Je suis allé te chercher et tu n’étais plus là. Ta famille était partie le matin. Vous étiez retournés à Bruxelles. J’allais te dire que, plus tard, je voulais être ton mari. Je ne connaissais que ton prénom. Ni adresse, ni nom. Notre mariage est tombé à l’eau. J’ai pleuré longtemps le soir dans mon lit.

-Nos histoires sont superposables. Le matin, les bagages étaient faits et la voiture prête à partir. Je pleurais, mais je n’osais pas dire que j’abandonnais mon amour de petite fille. Mes parents, très rigides, n’auraient rien compris. Je n’ai même pas osé en parler à ma sœur.

-J’ai été si bête. J’aurais pu connaître ton adresse par le propriétaire de ta maison. J’aurais pu t’écrire, te téléphoner, courir à Bruxelles. Non ! Tu avais disparu dans un sortilège. Et te voilà ! Comme tout pourrait être simple si nous le voulions !

- Comme c’est vrai ! Pourquoi tant souffrir quand il y a le téléphone, les bottins, les locomotives. Je me suis empêtrée dans un mariage terne. Mon mari vient d’être tué dans une collision frontale. J’ai une petite fille de quinze ans. Je n’ai jamais cessé de penser à toi. Il faut prendre au sérieux les amours enfantines. Et toi ?

-Même schéma en plus triste. Ma femme était très belle, elle s’est amourachée d’un médecin allemand qui ne l’a pas voulue. Elle m’a quitté pour être libre. De désespoir, mon petit garçon de seize ans s’est suicidé.

-Oh, dit Françoise, en posant sa main sur la mienne. Quel gâchis ! Si nous avions été plus débrouillards, plus simples, moins romantiques…

(À suivre)

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