Blogs Lalibre.be
Lalibre.be | Créer un Blog | Avertir le modérateur

09/06/2011

Revoir Françoise IX

Dans le bureau où devait avoir lieu notre conférence discrète, il y avait beaucoup de monde : un clergyman largement dégarni et bedonnant, avec des lunettes en fil de fer ; une vieille demoiselle pour caricature anglaise ; il ne lui manquait que l’aiguille à tricoter dans le chignon. Elle était calée derrière une machine à sténo comme derrière une mitrailleuse. Un jeune homme roux comme MacMurphy mais gracile, presque transparent, avec des cheveux jusqu’aux épaules ; un monsieur court sur pattes, en jaquette, presque complètement chauve, avec un grand registre, qu’on me présenta comme le comptable ; et enfin, un autre malabar rouquin en costard cravate qui représentait Scotland Yard ; Murdoch Mac Murphy en personne, Françoise et moi. Nous étions à peine installés que la porte s’ouvrit avec fracas et qu’une sorte de courant d’air fit son entrée avec du vent à nous décoiffer tous. C’était Helena Mac Murphy, l’autre petite fille de Murdoch, (la fille de sa fille) beauté super fardée avec jupon virevoltant ; cheveux  moins roux : auburn. Elle s’assit au coin de la table en pépiant et en faisant voler sa jupe comme un cerf volant : je pus voir distinctement sa petite culotte blanche.  Mes connaissances de l’anglais n’allaient pas jusque là mais je comprenais à ses mimiques que ce n’était que de la minauderie. Françoise me lança un regarde de détresse.

-Nous n’attendons plus que Douglas MacDowel, mon intendant. Il sera là dans quelques instants. Je vous présente sir Carl Fréson, le détective belge dont je vous ai parlé lors de notre dernière réunion. Un sourire imperceptible passa sur toutes les lèvres : « un détective belge ! Je vous demande un peu. » Je me levai et m’inclinai sans mot dire. MacDowel faisait son entrée. Petit, vif, les yeux partout, une sorte de farfadet souriant à qui il ne devait pas être facile d’en conter. Il me regarda d’un œil aigu et sembla immédiatement rassuré.

-Mesdames et Messieurs, dit Murdoch, un peu solennel,  les nouvelles ne sont pas bonnes. Sir Gordon Wallace vient de me communiquer               l’information : on a retrouvé la Range Rover de Charlène avec des vêtements souillés de sang. De son sang.

-Où était-elle ? demanda MacDowel.

-Assez loin d’ici, près du port de Scrabster. Il est possible qu’on l’ait embarquée pour une direction inconnue. C’est, en tout cas, ce que l’on veut nous faire croire.

08/06/2011

Revoir Françoise VIII

Il était gigantesque, un vrai Viking. Tout était  roux ou rouge, jusqu’aux couleurs de son tartan. Il était vêtu du kilt. Ses  grosses chaussettes de laine étaient de la  même couleur, avec des passants jaunes et un poignard dans le bas droit. Sur le devant du kilt, il portait une sacoche noire avec des motifs blancs bondissants. Sa chemise était blanche avec une cravate de son tartan.  Il était nu tête, ébouriffé, avec d’énormes moustaches rouges.

-Servez-vous, dit-il.  Vous viendrez vous asseoir à la grande table, Duncan, (le maître d’hôtel) vous indiquera votre place.

J’ai toujours adoré le breakfast britannique. Je bus un long jus d’orange et emportai une large portion d’omelette au jambon. Je fis suivre tout cela d’un panier de croissants avec du beurre et de la marmelade. Duncan me plaça en face du maître et m’apporta une cafetière brûlante.

-Et alors, mon petit, (à côté de lui, avec mon mètre quatre-vingt-cinq, j’avais l’air d’une poupée) on se fait au petit déjeuner écossais ?

-J’ai toujours été fan de votre breakfast. Je me demande pourquoi il est si difficile de s’y mettre sur le continent.

-C’est tout simple, vous n’êtes pas assez civilisés. Les Français arrivent au bureau, plic, ploc, entre neuf et dix heures. À midi et demie, ils sont déjà au restaurant et cela dure jusque  trois heures. Pour placer un breakfast britannique avant toutes ces trainailleries, ils devraient se lever beaucoup plus tôt et cela les horrifie.

-Vous êtes toujours aussi antifrenchie ?

-Non, je les aime bien, mais ils ne sont pas sérieux. Cela a toujours énervé les Britanniques.

-Qu’attendez-vous de moi ?

Il se mit à rire. On aurait dit le cri d’une baleine dans une caverne.

-Vous connaissez Agatha Christie et son Hercule Poirot : un détective belge avec une moustache très soignée ? Je me suis dit qu’une semblable présence ne ferait que du bien à notre enquête. Mon ex belle-fille prétend que vous êtes la finesse même. Mais elle est peut être amoureuse de vous.

Nouvel éclat de rire à faire trembler les vitres.

Faussement modeste, je répondis que j’étais très intéressé par les affaires embrouillées mais que je préférerais en discuter dans un bureau discret.

-Ok, dit-il. Nous allons tout d’abord faire un sort à toute cette mangeaille.

Françoise entra dans la salle sans nous jeter un regard. Elle prit deux croissants et un jus d’orange. Duncan vint la prendre par le bras et la conduisit à la table impériale.

07/06/2011

Revoir Françoise VII

-Qu’allons-nous faire ? Tu me cloues au lit !

-Tu vas tout d’abord reculer d’un mètre. Dans un lit comme un terrain de tennis, cela doit être possible. Tu peux sortir les bras. Indispensables pour m’y blottir. Pour cause de calendrier, je suis indisponible deux jours encore. Nous allons reprendre notre affaire où nous l’avions laissée. Est-ce que tu sais que ce fut mon premier vrai baiser et, finalement, le seul vraiment bon ?

-C’est exactement ce que je pensais. Je me suis toujours demandé comment un baiser sur la bouche d’une petite fille pouvait procurer un bonheur qui rayonnait pendant des années voire pendant des siècles. Je n’ai plus jamais ressenti la même chose.

-Quand j’embrassais mon mari, c’est ton baiser que je ressentais. Vite, recommence.

Je la pris dans mes bras et posai mes lèvre sur les siennes. Le miracle eut à nouveau lieu. Elle se mit à rire.

-Qu’est-ce que tu as là sur la bouche qui me fait tant d’effet. C’est un vrai prodige. Quel dommage que tu sois arrivé trop tard ce matin-là à Rivage. Nous avons perdu trente ans de bonheur.

-Tu prends les paroles de mes lèvres. Trente ans ! Avec tant de malheurs…

- Quand je serai disponible, je tromperai la vigilance des laquais et je viendrai dormir avec toi. Mais, je te préviens, c’est pour toujours ! Plus une seule nuit sans toi ! Compris ?

-Quelle délicieuse menace. Comme je vais m’y conformer.

Nous reprîmes notre baiser. Il n’eut plus rien de furtif.  Nous ne nous arrêtions que pour reprendre souffle.

On entendit le son d’un clairon.

-Ici tout est réglé comme dans une caserne. Le clairon sonne à six heures, quelles que soient les circonstances. Toute la domesticité se met en branle. À sept heures le breakfast est prêt dans la grande salle. Tu peux demander ce que tu veux : une énorme omelette au jambon, des œufs à la coque, des croissants à la marmelade, du poisson fumé, du jus d’orange, tout. Ils ont sacrifié à la nouvelle mode : on doit se servir soi-même.

-Comment vas-tu faire pour rejoindre ta chambre, tu es presque nue ?

-Non, j’ai un peignoir dans l’entrée. Je l’enfile et je me sauve. Ma chambre est presque contigüe à la tienne.

Je descendis à huit heures. J’avais mis une chemise et une cravate. Je portais une veste légère sur le bras pour le cas où sa seigneurie Murdoch Mc Murphy serait dans les parages.

Il y était. Sa grosse voix faisait trembler la salle. Il me reconnut tout de suite :

-Voilà notre fameux détective belge s’esclaffa-t-il.

06/06/2011

Revoir Françoise VI

Je dormais depuis une heure. Le soleil se levait. Près de moi, je sentis une présence.

-C’est sûrement un fantôme, pensai-je en riant. Mais il fait déjà jour et les  fantômes se réservent l’obscurité, surtout aux environs de  minuit. L’heure est passée.

Le fantôme, c’était Françoise en chemise de nuit blanche. Elle portait un vêtement rayé dans les mains.

-Je viens de la part du Fantôme en chef me dit-elle en riant. Il te soupçonne de dormir sans pyjama. Il m’a chargé de t’en apporter un.

-Il faudra bien que je lui avoue que je dors toujours sans pyjama. Je ne me souviens pas d’en avoir possédé.

Elle s’assit sur le lit. Je lui suggérais de contrôler la véracité de mes dires. Elle me croyait sur parole.

-Mais tu ne vas pas te balader sans pyjama dans les couloirs ?

-Je ne garantis rien, je suis peut-être somnambule. Je riais comme dans l’avion.

-Que s’est-il passé avec ta fille ?

-Elle a encore une fois disparu. D’habitude se sont des fugues et on la retrouve dans le lit d’une petite frappe droguée ; mais cette fois cela semble plus sérieux : il y a demande de rançon. Je t’avoue que je suis excédée par sa vie de bâtons de chaise, mais son grand père lord MacMurphy, en adoration devant elle, éponge toutes ses folies d’un haussement d’épaule :  « Du moment qu’elle ne se fasse pas engrosser et qu’elle ne contracte pas le sida, je souhaite qu’elle s’amuse le plus possible. Si tu savais l’enfer que nous avons vécu avec nos parents rigides ». Il surveille sa prise de pilule, la sur fournit en préservatifs et lui fait faire une prise de sang chaque mois. Les galants, toutefois, ne sont pas admis dans les limites du manoir. Ici, les gardes forestiers tirent à vue et à balles.

-Brrr. Il y a demande de rançon ?

-Oui, énorme. L’équivalent d’un million d’euros. Nous avons trois semaines pour réunir la somme. Passé ce délai, on nous enverra un de ses doigts pas semaine. McMurphy se moque de la somme, mais Scotland Yard s’oppose à son versement. Ils flairent une combine particulièrement louche et multiplient les investigations. Je lui ai proposé le secours d’un ami détective et belge. L’idée l’a beaucoup amusé.  Il pense à Hercule Poirot. Il risque d’être déçu : tu n’as même pas de moustache !

04/06/2011

Revoir Françoise V

Une vibration dans ma poche, un nouveau texto.

« Un avion quitte Bierzet pour Aberdeen ce soir à 23 heures. Tenues légères, mais smoking obligatoire  le soir. Tu es le détective belge que j’ai commandé pour nous aider ! »

23 heures, 23 heures ! J’ai juste le temps de faire ma valise. Je prendrai un taxi. Mon smoking, surtout le pantalon me serrait de partout. J’avais une chemise blanche encore dans son carton. J’appelai immédiatement Melkior, jetai dans mon sac quelques affaires, surtout pour le rasage et attendis sur le seuil. L’avion, un bimoteur vieillot décolla à l’heure précise. Nous n’étions que 15 dans l’appareil. L’air hôtesse, un peu désœuvrée, m’accorda beaucoup d’attention. Cela me fit un bien énorme, comme si j’étais redevenu un homme normal. Elle fit ses gesticulations sur les manœuvres en mer en s’adressant presque à moi seul. Elle parlait en anglais, à une vitesse folle, comme pour se débarrasser au plus vite de cette punition. Tous les passagers se tordaient. Elle restait imperturbable. Les femmes sont de véritables trésors. Il est impossible d’être heureux sans elles. J’étais ressuscité. Les pitreries de l’hôtesse me confortaient dans ce sentiment. Je me serais levé pour aller l’embrasser, mais, au dernier moment, je me demandai comment j’allais être reçu et je retombai dans mon fauteuil. En quittant l’appareil, je lui dis :

-J’ai bien failli vous embrasser tout à l’heure.

-Il fallait le faire ! D’ailleurs, il est encore temps, dit-elle en me tendant sa joue, sur laquelle j’appuyai un long baiser  humide.

Une Rolls Royce 2011 Ghost m’attendait sur le tarmac, au pied de l’avion. Ma toute charmante hôtesse m’apporta mon sac de voyage et me donna un deuxième bisou.

Quel accueil pensai-je. Le plus chic serait que Françoise fût dans la Rolls. Non, c’était un chauffeur à casquette, grincheux comme il se doit. Il ne desserra pas les lèvres de tout le voyage. Il m’avait installé sur la banquette arrière. Il n’y avait aucun paysage à regarder, la nuit était d’encre. On sentait l’odeur de la mer. On entendait parfois une sirène de navire. Nous roulâmes une cinquantaine de kilomètres pour aboutir, à Ballater,  dans la cour d’un manoir on  ne peut plus écossais. Il ne manquait que les fantômes à la réception.

Un valet en livrée, silencieux comme un bloc de glace, me conduisit au premier étage, m’installa dans une chambre où on aurait pu organiser un grand bal, me remit religieusement la clef et m’indiqua les utilités d’une geste vague. Il était près de trois heures du matin. Je me déshabillai et m’endormis avec délice dans un lit pour six personnes.

03/06/2011

Revoir Françoise IV

-Tu dois partir ?

-J’ai des examens oraux cet après midi. J’aurai terminé à cinq heures.

-Où est-ce ?

-Au collège Saint-Louis, dans le quartier de Longdoz.

-C’est là que j’ai fait mes humanités !

-Nous avons toujours été proches sans le savoir.

Sa main était toujours sur la mienne.

-Voyons-nous demain, dit-elle, en me glissant une carte de visite. J’ai un chalet entre Verlaine et  Sy, non loin de Rivage. Il est un peu rustique, mais il conviendra parfaitement pour nos retrouvailles.

Elle s’en alla sans se retourner. L’avais-je encore perdue ? Je serrais son petit carton dans ma main, comme s’il pouvait s’envoler et me séparer définitivement d’elle.

Rentré chez moi, je fis deux heures de poids et haltères.

-Je n’aurai plus ni bras, ni jambes demain. Je ne vais manger qu’une tartine rotie. Il faut que je maigrisse.

Grâce à mon GPS, je trouvai assez facilement le chalet. Il était clair et verni, juste au pied d’un gros ruisseau qui se jetait dans l’Ourthe. Les volets étaient fermés. Je ne voyais pas sa voiture. Je me dis que j’étais en avance. Je mis la radio en sourdine et m’endormis. Il faisait très sombre quand je me réveillai. Elle n’était pas encore arrivée. Il y avait une texto sur mon portable :

« Absolument désolée. J’ai dû partir de toute urgence en Ecosse. Charlène a disparu »

Une angoisse formidable s’empara de moi. C’était à nouveau fini ! Je lui avais déplu. Il ne me restait plus qu’à dégoupiller une grenade. Heureusement, je n’en n’avais pas. La nuit était tombée. J’essayai d’entrer dans le chalet, mais les sécurités étaient solides. Que faire ? Trouver une friterie à Sy ? Qu’est-ce que je foutais là ?

Je me décidai finalement pour la friterie. La patronne connaissait très bien Françoise. Elle était toujours seule. (Une belle fille comme elle !). Elle ne devait pas aimer beaucoup de cuisiner, elle était là tous les samedis soir.

-Elle est toujours seule ?

- Vous, vous en êtes amoureux fou. Je l’ai compris quand vous êtes entré.

-Elle m’avait donné rendez-vous à quatre heures. Mais elle m’a envoyé un texto pour me dire que sa fille avait disparu et qu’elle partait  de toute urgence en Ecosse.

-Ce qu’elle en a déjà vu avec cette fille-là. Elle est extraordinairement belle et comme elle est l’héritière d’une immense fortune, elle est assaillie de bouillants garçons qui en veulent autant à sa beauté qu’à son argent. Chez son grand père, elle vit dans un luxe inouï et on lui laisse faire à peu près tout ce qu’elle veut sauf pendant l’année scolaire où elle séjourne dans un couvent pour filles du grand monde.


02/06/2011

Revoir Françoise III

- C’est tristement vrai ! C’est pourquoi j’ai fondé une petite troupe d’amateurs dont les noyaux sont mes rhétoriciens. Nous jouons en toute simplicité des pièces classiques Mais je te sens tourmenté, inquiet.

 

-Est-ce que tu nous vois ? Toi, une gravure de mode et moi un vieux machin. Je me demande ce que tu vas faire de moi ?

 

-Je vais, t’adorer grand sot ! Je te pleure depuis mon enfance. Ne t’inquiète pas, tu es resté exactement le même qu’à Rivage, un peu inquiet, soucieux de moi comme d’un petit oiseau tombé du nid. Les épreuves terribles que tu as traversées n’ont pas eu de prise sur toi, ou si peu. Bien d’autres, à ta place, se seraient mis à boire, à se droguer. Toi, tu écris des tragédies ! Tu n’as pas changé. Tu m’écrivais des poèmes sur de petits cartons ? J’avais toujours peur que ma mère ne tombât dessus. Est-ce que tu sais que je les ai tous gardés et que je me les récite dans chaque épreuve ?

 

J’avais les yeux humides. À travers ses artifices, je la revoyais, si sage, si forte, si attendrissante.

 

-Nous allons d’abord, bordel, (Je dis bordel !) échanger nos coordonnées. Je ne sais toujours pas ton nom et toi non plus. Et nos adresses, et nos emails, et nos portables ! C’est fini cette histoire de grand Meaulnes (comme il te ressemblait celui-là). Je suis là ! Et bien là ! Je ne suis ni un fantôme, ni un sortilège, Monsieur le poète. Je suis une femme, une vraie femme ! Ce n’est pas tout à fait juste : je ne serai vraiment une femme que quand tu m’auras prise sérieusement dans tes bras.

 

-J’en tremble à l’avance. J’ai déjà peur de ton jugement…

 

-N’aie pas peur, je serai là ! C’est à nous deux que nous y arriverons, quel grand sot tu fais. C’est peut-être, je me le suis souvent dit, pour cela que je t’aime. À côté de toi, une femme se sent vraiment femme, un peu protectrice, un peu petite fille, parfois si forte et parfois si fragile.

 

Elle me regardait dans les yeux. Elle n’avait pas besoin de parler. Sa pensée pénétrait ma pensée… Je me demandais tout à coup ce que nous faisions là. Qu’un événement d’une telle importance, une véritable noce, se passât sur la petite table d’une taverne me paraissait incongru.

01/06/2011

revoir Françoise II

L’expression, idiote, « la mariée est trop belle » s’imposa tout à coup. J’avais quitté un petit oiseau sans plumage. Elle était petite, elle portait un débardeur à lignes bleues et blanches, un short à élastique bleu marine, sa poitrine était plate comme celle d’un garçon, elle n’avait de féminin que sa petite queue de cheval brune, sa bouche un peu goulue, et, déjà, ses immenses yeux bleus.

J’étais pétrifié devant ce cygne royal. Ses yeux, discrètement maquillés, étaient encore plus époustouflants. Ses cheveux bouclés, étaient artistement coiffés autour de son visage. Sous un chemisier blanc on devinait une poitrine prometteuse. Sa taille était fine. J’étais écrasé de tant de beauté alors que, moi, je me déplumais, mes tempes, grisonnaient,  mes muscles ramollissaient. J’avais abandonné le sport depuis le départ de ma femme. Ma ceinture me serrait de plus en plus. Non, je ne faisais plus le poids. Jadis, j’étais le grand, le costaud et elle la petite oiselle que je tenais précieusement dans mes mains. Elle parlait, elle parlait. Je l’écoutais religieusement, mais je ne pouvais m’empêcher de penser à ma déchéance. Ma femme m’avait laissé tomber. Je ne pouvais plus plaire à personne…

J’avais du mal à la retrouver. Ce n’était pas de cette gravure de mode que j’avais été si amoureux, c’était d’une petite fille maigrichonne et sagace. J’étais fasciné par sa cosmogonie : sa façon de comprendre la vie et l’univers et de me l’expliquer avec gravité. Elle savait tout sur tout. J’ai appris que c’était à  cet âge-là que les hommes (et les femmes) étaient  le plus intelligents. Après, ils sont obsédés par le sexe, le pognon, l’ambition…Là aussi les petites filles dépassent les petits garçons. Eux, ils se battent, ils jouent à la guerre. Les filles, une poupée dans les bras pensent à la vie, à la façon dont le monde tourne. Quelle merveille d’être amoureux d’une petite fille !

Elle était titulaire de rhétorique. Elle avait fait les classiques. Elle enseignait le grec et le latin. Je sortais de ma torpeur, je venais de relire l’Iliade et je me battais avec la mauvaise traduction de Plutarque d’Amyot. Je barbotais dans Sophocle, Euripide et Eschyle : je venais d’écrire une tragédie : « Iphigénie ».

-Et tu compte la faire jouer ?

-Écrire n’est rien, le problème c’est de se faire éditer. Qui pourrait, dans notre théâtre moderne, s’intéresser à Iphigénie ? On ne joue plus que des pièces hermétiques, incompréhensibles, et quand les acteurs dits comiques jouent Molière, c’est pour le massacrer.

(À suivre)

31/05/2011

Revoir Françoise

Elle est attablée en face de moi. Cheveux bruns bouclés, coupés court. Elle lève parfois les yeux de son travail. Elle doit corriger des épreuves, elle suce un Bic rouge. Sans me voir, ses yeux immenses, bleu sombre, se posent sur moi. Tout à coup je la reconnais. C’est comme une petite détonation dans ma tête : Françoise ! La dernière fois que je l’ai vue, nous nous tenions par la main, à Rivage, au confluent de l’Ourthe et de l’Amblève. Elle avait dix ans et moi douze. Je m’arrêtais parfois pour l’embrasser. Sur la bouche, pour la première fois. Il faisait très doux, les eaux étaient tumultueuses. Nous ne nous entendions pas parler. …t’aime ; …aussi. Un vrai moment de bonheur, comme il y en a si peu.

Son regard bleu s’est arrêté sur moi. Son Bic est resté en l’air. Elle a sursauté et je l’ai vue articuler « Carl ». Je me suis levé en emportant ma tasse de café et je suis allé m’asseoir près d’elle. Nous nous sommes regardés longtemps sans rien dire…

-Qu’étais-tu devenue ? Je suis allé te chercher et tu n’étais plus là. Ta famille était partie le matin. Vous étiez retournés à Bruxelles. J’allais te dire que, plus tard, je voulais être ton mari. Je ne connaissais que ton prénom. Ni adresse, ni nom. Notre mariage est tombé à l’eau. J’ai pleuré longtemps le soir dans mon lit.

-Nos histoires sont superposables. Le matin, les bagages étaient faits et la voiture prête à partir. Je pleurais, mais je n’osais pas dire que j’abandonnais mon amour de petite fille. Mes parents, très rigides, n’auraient rien compris. Je n’ai même pas osé en parler à ma sœur.

-J’ai été si bête. J’aurais pu connaître ton adresse par le propriétaire de ta maison. J’aurais pu t’écrire, te téléphoner, courir à Bruxelles. Non ! Tu avais disparu dans un sortilège. Et te voilà ! Comme tout pourrait être simple si nous le voulions !

- Comme c’est vrai ! Pourquoi tant souffrir quand il y a le téléphone, les bottins, les locomotives. Je me suis empêtrée dans un mariage terne. Mon mari vient d’être tué dans une collision frontale. J’ai une petite fille de quinze ans. Je n’ai jamais cessé de penser à toi. Il faut prendre au sérieux les amours enfantines. Et toi ?

-Même schéma en plus triste. Ma femme était très belle, elle s’est amourachée d’un médecin allemand qui ne l’a pas voulue. Elle m’a quitté pour être libre. De désespoir, mon petit garçon de seize ans s’est suicidé.

-Oh, dit Françoise, en posant sa main sur la mienne. Quel gâchis ! Si nous avions été plus débrouillards, plus simples, moins romantiques…

(À suivre)

27/05/2011

Fumer au lit

Par Clausewitz jeudi 26 mai 2011

À Herstal, un pensionnaire de maison de repos vient de bouter le feu à son home en fumant au lit.

La propagande pour le tabac a pris une forme plus subtile : tous les films montrent des gens qui fument, qui fument tout le temps et qui fument au lit. Il nous faudrait une proposition de loi ordonnant la coupure de toutes les séquences où l’on fume. Il suffirait d’un parlementaire qui s’intéressât à la chose publique. Cela existe-t-il encore ?